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24 janvier 2009
Psychiatrie, Freud, la Sibérie
Le mensonge lui se présente avec un petit air familier : on l'a déjà vu à la télé.
La vérité est dérangeante. Plus que dérangeante : douloureuse.
Parfois, traumatisante.
Car si vivre les faits est terrible, découvrir les faits n'est pas de la tarte non plus.
Tant de mondes parallèles avancent sur des routes qui ne se croisent pas... et qu'il est difficile de changer de route, de changer de monde, quand on avance sur la même ligne depuis des années !
Des machineries géantes, idéologiques, tournent 24H sur 24 ; vous approchez, curieux, vous y mettez le doigt, et bientôt c'est tout votre bras, tout votre être qui est happé.
La psychiatrie est l'une de ces machines.
Elle ne vous laissera pas la liberté de l'observer tranquillement ; si vous la regardez, elle vous regardera. Et vous n'aimerez pas son regard.
Des miroirs la protègent ; une armure de miroirs, une carapace qui l'imperméabilise contre la curiosité sereine.
Personne ne pourra la regarder.
Personne.
Car qui la regarde, se voit lui-même.
Enfin... son reflet déformé, rendu hideux, étiré d'un côté et aplati de l'autre.
Comment juger la machine qui nous juge ?
Comment s'arracher à l'identité objectifiée du patient passif ?
Comment troquer le pyjama à rayures (symbole d'un statut paradoxal, marginal, asocial) contre la robe noire du juge ?
Mais tentons-le, pourtant.
Si hier, c'était nous sous les regards froids de la psychiatrie, aujourd'hui les rôles sont inversés : c'est que tout change.
Et si l'herbe se change en lait, les enfants en hommes et les hommes en poussière, pourquoi pas les internés en JUGES ?
La psychiatrie est dans le boxe des accusés. Une espèce de hérisson mécanique recouvert d'une carapace miroitante, d'où pointent quelques dards menaçants. Elle semble pourtant bien ratatinée.
Sa position d'accusée la prive déjà de la moitié de sa stature. Elle a rapetissé ; d'ici la fin du procès elle rétrécira encore.
La plaidoirie commence ; l'avocat est éloquent. Il raconte toutes les vies brisées, les âmes détruites, les morts. Il raconte la souffrance jamais racontée, la souffrance de ceux qu'on a soigné - qu'on a prétendu soigné - de ceux qu'on a brisé, humilié, drogué, écrasé. Il raconte les femmes violées dans des cabinets où elles étaient entrées dans l'espoir d'une guérison. Il raconte la violence subtile des théories, qui collent à l'âme et l'englue dans la conviction de son impuissance.
"C'est inconscient...
C'est mon passé...
Qu'y puis-je?
Je n'y puis rien.
Rien !
Je suis la victime de mes pulsions.
De mes complexes.
De mes désirs malsains et inconscients."
Idées-engrenages : y croire empoisonne non pas l'inconscient (qui n'existe que si l'on y croit) mais la conscience.
Petit souvenir.
J'ai commencé à lire Freud lorsque j'avais 12 ans, je crois. Ou 15.
Et c'est ensuite que j'ai fait ce rêve, directement inspiré de ses théories :
Derrière une porte, une mare ; dans cette mare, un poisson.
Je ne suis pas au courant de l'existence de ce poisson, ni de cette mare.
Ils sont mauvais, inquiétants, malsains. Ils m'angoissent profondément.
Rêve freudien, c'est-à-dire inspiré par Freud : comment suis-je au courant qu'il y a une mare et un poisson dans la mare derrière cette porte fermée, si vraiment cette porte est fermée ?
L'inconscient freudien, c'est la contradiction d'un mal qui nous appartient sans nous appartenir et que nous connaissons sans connaître.
Freud détruit la confiance en soi.
Freud est l'antithèse de Jack Canfield ou Dale Carnegie.
Comment pourrait-on se sentir rassuré, dans une maison dont on sait qu'elle cache des monstres ?
On sait que le mal est là - mais on ne sait pas exactement quel mal, ni où. Et on n'en saura pas davantage.
Freud a saboté le Moi. Il ne l'a pas analysé : il y a glissé une bombe.
Grâce à lui - à cause de lui - le Moi n'est plus moi. Je ne suis plus qui je suis, mais cette chose divisée, en guerre contre elle-même : un conscient et un inconscient. Un surmoi, un moi et un ça. Trop de monde ! Et la schizophrénie est freudienne.
Plus de confiance en soi, parce que plus de confiance en ses pensées, ses désirs, sa volonté.
Les désirs sont malsains et on ne les connait pas.
Les pensées sont l'expression détournée d'autre chose.
La volonté est impuissante à contrôler cette foule de poissons obscurs, abyssaux.
Freud a détruit la confiance naturelle que tout être humain a, ou devrait avoir, en sa propre identité : je suis moi, et c'est moi qui règne sur moi. Je suis moi, et si j'ai pu refoulé ou oublié des mauvais souvenirs, je n'ai pas pour autant de réservoir obscur où grouillent des choses étranges, inconnues.
Il n'y a pas de double fond : il y a cet être, cette créature humaine, dont l'histoire linéaire se déroule derrière lui ; elle va de sa naissance à cet instant précis. Et c'est lui qui décide.
Ce ne sont pas les pulsions freudiennes qui décideront pour lui - mais c'est lui qui décidera pour ses pulsions, freudiennes ou pas freudiennes.
C'est lui qui choisira sa voie, qui descendra ou qui montera, qui cèdera ou résistera, qui fera preuve de lâcheté ou de courage, qui s'empirera lui-même ou s'améliorera lui-même - et on sait qu'un des deux choix est plus difficile que l'autre.
Nous sommes responsable de nos actes. "Nous", ce n'est pas "nos pulsions" d'un côté, notre "conscient" de l'autre et notre "surmoi" au dessus. "Nous", ce n'est pas une foule, une ville, ni un système. Nous, c'est nous.
Nous, c'est notre conscience, notre observation lucide de ce qui se passe autour de nous et en nous ; nous, c'est notre liberté.
Freud a voulu détruire la volonté et la dignité de l'être humain ; il y est presque arrivé. Qui le suit, deviendra le jouet de n'importe quelle idée malsaine qui lui passera par la tête. Il lui obéira sous prétexte qu'elle est "inconsciente" - tout en connaissant parfaitement son contenu.
Pour devenir tout puissant, il suffit à un désir de se faire passer pour inconscient, c'est-à-dire inconnu... On lui obéira d'autant plus volontiers qu'il endosse le statut contradictoire de "désir-inconscient-dont-on-a-conscience".
Freud a réussi à hypnotiser des générations entières qu'elles étaient des mares remplies des poissons inquiétants, et ce n'est pas bon du tout pour le moral.
Et si ce qu'on avait refoulé, trop profond parfois pour en prendre conscience, ce n'était pas le mal, mais le bien ?
Pas l'envie de tuer-papa-et-coucher-avec-maman, mais celui d'aider Maman à faire la cuisine ?
Dans une société égoïste qui prône le coupage de cordon, l'indifférence à ses géniteurs (coupables de toute façon de tous nos problèmes psychologiques), ce serait assez logique...
Le désir "malsain" - selon les critères de notre société bizarre -, celui qu'on refoule, c'est l'amour filial, c'est la tendresse, c'est l'envie de se ressourcer dans un chaud cocon familial.
- Régression ! Stage pré-oedipal ! Régression foetale !
Honni soit l'amour des parents pour leurs enfants - il est castrateur, il est malsain - et honni soit l'amour des enfants pour leurs parents. Ils n'ont pas réussi à couper le cordon...
Pas le cordon ombilical, celui est parti depuis longtemps, non, l'AUTRE cordon.
Celui qu'on appelait avant le "lien familial".
Grâce à Freud, beaucoup de gens ont si bien refoulé leur honteux amour pour leurs géniteurs, que leurs vieux parents meurent seuls chez eux.
On découvre le cadavre à l'odeur, après quelques semaines.
Je déconseille tous les livres de Freud.
Quand on se met à y croire, ils fêlent subtilement l'ambiance familiale ; ils la sapent. Ils sapent aussi le principal pilier de la confiance en soi.
Freud est un invité qui se glisse entre vous et votre famille - un tiers invisible mais obsédant, qui par sa présence malveillante, pleine de jugements obscurs pareils à des malédictions malignes, brise toute intimité entre eux et vous. Où s'il ne la brise pas, il l'évide. La rendant fragile comme un moulage de plâtre.
Comment pourriez-vous vous détendre, connaissant tous les désirs inconscients (comme si on pouvait connaître des désirs inconscients, mais cette contradiction fait toute l'habileté de la chose) qui vous habite à leur égard, et qui les habite à votre égard ?
C'est un nid de serpents qui sifflent dans votre tête, un entrelacs de crabes mauvais qui grouille dans votre âme.
Ce nid et cet entrelacs existent bel et bien - mais il existe uniquement parce que vous avez lu Freud et que vous l'avez cru.
Si vous ne l'aviez pas lu, ou si vous cessiez d'y croire, les serpents et les crabes se volatiliseraient comme par enchantement.
Toute la difficulté, c'est de ne PLUS y croire. Plus du tout. D'effacer sa théorie menteuse, tissu de sophismes contraires à la logique la plus élémentaire, de son âme. De renouer avec l'innocence des premiers âges, celle d'avant Freud, d'avant son cigare qui n'est qu'un cigare parce que c'est lui qui décide, non mais.
Psychanalyse-t-on le père de la psychanalyse ?... Ce serait irrespectueux et inapproprié !
[A quelqu'un qui l'interrogeait sur l'aspect phallique de son cigare, Freud a répondu : "parfois, un cigare est juste un cigare". Parfois, c'est-à-dire quand ça l'arrange. Mais si les circonstances le demandent, et l'intérêt supérieur de la psychanalyse, même une fraise écrasée par terre deviendra un pénis. Il suffit que ce soit la fraise d'un(e) patient(e), pas celle de Freud.]
Revenir à l'état sauvage... Qui n'y a pas rêvé ?
Partir dans les grands espaces de Sibérie, là où les caribous et les loups n'ont jamais été psychanalysé, n'ont jamais été approché par le moindre psychanalyste. Là où tout est encore vierge, naturel, vrai, immaculé comme la neige et le vent et le ciel, et ses nuages qui bougent dans le silence, voilant et dévoilant l'éclatante lumière du soleil, comme s'ils dévoilaient et voilaient une vérité première, essentielle.
Partir loin du monde, près de soi, près de l'intimité pure de son âme, purifiée par la pluie, la neige et la grêle, purifiée de toutes les théories qui l'ont salie, de tous les mensonges qui l'ont englué, de tout le mal dont on a voulu la reconnaître coupable.
Il est si facile de prêter aux autres ses propres défauts...
Et c'est ce que Freud a fait, projetant sur ses patients et patientes ses propres fantasmes, sa propre sexualité, sa propre violence. Il a voulu que le monde entier se prenne pour lui, se regarde dans son âme compliquée et malsaine, et s'y voit comme dans un miroir ; il a voulu que ses pires défauts ne soient pas seulement les siens, mais ceux de toute l'humanité, ceux d'Oedipe, ceux de ses patients.
Il a voulu cacher sa noirceur dans un océan de noirceur, il a voulu faire la nuit pour y rester incognito.
Mais il a voulu aussi que cette manipulation soit une opération marketing de grande ampleur, et qu'elle lui permette de devenir ce qu'il a toujours rêvé d'être : un génie, un homme de science, un grand homme.
ça a marché ; tout le monde le respecte, maintenant.
Et des hommes en noir ont son portrait sur leur bureau. C'est à lui qu'ils demandent conseil: "Freud, dis-moi comment faire avec ce patient ?"
Qu'ils y restent, dans leur bureau obscur, dans leur pénombre psychiatrique. Ce sont des créatures de l'ombre, des poissons des profondeurs. Ils ont apprivoisé le mal en lui donnant de petits noms affectueux - "complexe", "pulsion", "décompensation", etc. - et maintenant ils vivent en bonne intelligence avec lui.
Leur pacte implicite ne leur apportera pas le pouvoir sur lequel ils comptent... et au moment même ils détruisent la vie de leurs patients, c'est eux-mêmes qu'ils détruisent en même temps. L'effet boomerang les rattrape plus vite qu'ils n'en ont conscience.
Et leur mine morose, leur absence de sourire, leur théâtralité et leur arrogance les enferme dans une prison bien plus étouffante que celle de Fresnes. Ils ont perdu, au long du chemin, la simplicité et la fraternité qui fait de la vie quelque chose de doux.
Alors repartons pour la Sibérie, ne serait-ce qu'en imagination : là, Freud n'a jamais mis les pieds. La civilisation est réduite au minimum : elle est seulement un moyen de vivre. Ce n'est pas une agression contre l'humanité, mais le contraire : un abri pour l'humanité.
Là, la civilisation c'est une maison isolée.
Un feu de bois.
Une route que l'on prend avec gratitude.
Là, la civilisation c'est le don d'hommes à d'autres hommes, l'ingéniosité au service de la survie.
Ce n'est pas une panoplie mortelle, subtilement mortelle, mise au point pour tuer l'âme bien avant le corps.
Là, la civilisation est seulement ce qu'elle devrait être : un effort de chacun pour faciliter la vie de tous.
18 janvier 2009
Aidez vos proches à surmonter la dépression (par Jérôme Palazzolo)
Vous voulez sortir de dépression ?
Ne lisez pas ce livre.
Vous voulez aider vos proches à surmonter la dépression ?
Ne lisez surtout pas ce livre.
Sa couverture, déjà, en dit long : au premier plan, en couleurs vives (rose et orange) des cachets et des gélules, dont l'une est déjà sortie de son emballage métallique, prête à être avalée.
En arrière-plan, un homme qui tente de réconforter une femme - et ça n'a pas l'air de marcher... heureusement qu'il y a les cachets !
La tête des personnages est deux fois plus petite que le flacon de gélules. Ce qui s'explique par la perspective. Seulement par elle ?
En tout cas, les cachets sont peints avec plus de détails que les personnages, tellement schématiques qu'ils n'ont même pas droit à des visages.
[J'ouvre une parenthèse ; si vous regardez les couvertures des livres de psychiatrie sur amazon.fr, vous découvrirez que leurs couvertures sont souvent significatives : crânes simplifiés, représentations de visage si abstraits qu'ils sont privés de toute humanité. Jamais de photo de personnes réelles - ce n'est pas de ça dont on parle.]
Mais dépassons la couverture pour entrer dans le vif du sujet.
p.16 : l'auteur nous présente Lucienne. âgée de 82 ans, elle a perdu son mari, avec lequel elle vivait depuis 63 ans. Il est décédé il y a un mois. Lucienne n'a plus le goût de vivre.
Bon, jusque là, je ne sais pas vous, mais moi ça ne m'inspire rien d'autre que : "C'est la vie... c'est triste." - ou : "C'est la mort... c'est triste."
Mais l'auteur est un psychiatre, donc il ne se contente pas de ce genre de banalité. Voilà ce qu'il dit :
"Pour ce qui concerne cette dame, le diagnostic porté est celui de deuil, réaction tout à fait adaptée au vu des circonstances."
Ce qui est intéressant, dans cette phrase, c'est la contradiction entre ce qui est dit explicitement, et ce qui est dit implicitement - entre l'idée énoncée, et le choix des mots.
D'une part, la pauvre dame est normalement déprimée, vue les circonstances - d'autre part, elle souffre d'une maladie (puisqu'on ne pose de diagnostic que sur les maladies) qui a un nom bien précis, un nom en italique : deuil.
Or une maladie n'est pas une réaction normale, et une réaction normale n'est pas une maladie.
Détail, dites-vous ?
Pas du tout.
C'est avec ce genre de phrase que se profile un avenir où l'on n'aura plus le droit d'être triste de la perte d'un être cher - enfin, si, on aura le droit, mais ce sera pathologique.
P.46 : l'auteur décrit la réaction du patient auquel on révèle qu'il est "dépressif" :
- colère, agressivité ;
- découragement face à l'inévitable.
Si le diagnostic a cet effet-là, on pourrait peut-être s'en passer, non ?
p.60 : "Les personnes dépressives souffrent d'une incapacité à vouloir, sorte "d'endormissement de la volonté". Il est donc inutile de faire appel à leur volonté".
Cette phrase-là est l'équivalent d'une bonne dose de cyanure : je vous conseille de ne pas l'avaler (c'est-à-dire de ne pas y croire).
Les personnes dépressives ne souffrent pas d'une incapacité à vouloir. Les personnes dépressives ont oublié qu'elles ont le choix. Elles ne se rendent pas compte - précisément parce que tous les psychiatres serine le contraire - qu'elles peuvent choisir leurs émotions en choisissant leurs pensées.
Nous ne sommes pas les marionnettes de nos émotions ; ou si nous le sommes, c'est seulement parce que nous avons oublié que nous pouvons nous élever au-dessus d'elles. Notre esprit n'a pas à suivre comme une girouette les mauvaises pensées qu'un mauvais vent lui impose. Nous ne sommes pas obligé de croire tout ce qui nous passe par la tête.
Nous ne sommes pas obligés de nous soumettre à nos états d'âme.
On peut se lever le matin et entamer la journée du bon pied, même si on n'est pas dans l'humeur, simplement parce qu'on l'a décidé. Dépressif ou pas dépressif, l'être humain est un être humain : une créature qui a le choix.
p.61, l'auteur affirme que les antidépresseurs ne produisent ni accoutumance, ni dépendance.
C'est pas beau de mentir.
p.72, à propos de quelqu'un qui pense au suicide, l'auteur conseille : "ne le culpabilisez pas, évitez les phrases du type "pense à tes enfants".
J'ai rarement lu au conseil aussi contre-productif... enfin, contre-productif si le but est d'empêcher le suicide. Tant qu'à faire, pourquoi ne pas déculpabiliser le geste ?
Comme ça, il sautera plus facilement du haut du pont...
Mais passons.
Le livre entier insiste sur :
- la prétendue irresponsabilité du dépressif ;
- la nécessité pour l'entourage de l'encourager à bien prendre ses cachets ;
- le discours victimisant que l'entourage doit tenir à celui qui va mal : p.95 "vous devez lui faire comprendre qu'elle n'est pas responsable de son état".
Ah bon ?
Pas responsable de son état ?
Alors qui ?
La vérité, c'est que nous sommes responsables de nos vies. Et la dépression ne constitue pas une exception à la règle : nous sommes toujours, en toutes circonstances, responsables de nos vies.
Pas de ce qui nous arrive... (comme par exemple, une tuile tombant d'un toit sur notre tête) - mais de ce que nous en faisons.
La dépression est un état d'âme - notre état d'âme. C'est à nous de l'accueillir comme une reine ou de la traiter comme une intruse. Si nous l'honorons, elle s'installera chez nous pour longtemps. Si nous ne lui prêtons aucune attention, elle se sentira mal accueillie et partira ailleurs.
Encore une contradiction : juste après avoir "rassuré" le dépressif en lui expliquant qu'il n'est pas responsable de son état, le proche est sensé le rassurer encore, mais cette fois-ci sur "ses capacités personnelles". (p.96)
Comme c'est logique...
"T'es qu'une victime, tu n'y es pour rien, mais t'en fais pas, tu es tout à fait capable de t'en sortir, t'as les capacités pour ça."
Cherchez l'erreur.
Si on n'a rien fait pour se mettre dans la mouise, mais vraiment rien, comment pourrait-on avoir les capacités pour s'en sortir ?
Entre le statut de victime ("pas responsable de son état") et les capacités personnelles, il faut choisir.
Un conseil : choisissez les capacités personnelles. Le statut de victime n'apporte que des justifications de ce statut - autrement dit, de gros ennuis.
p.101 : l'auteur déconseille vivement l'alcool et le cannabis.
Ce serait logique, s'il ne conseillait pas encore plus vivement d'autres drogues - celles qu'il prescrit.
Dans le genre comique, p. 131, un témoignage : "Un docteur me l'a confirmé : lors d'une dépression, on ne peut pas se donner de coups de pied au derrière."
Pas besoin d'avoir fait des études d'anatomie pour en convenir...
Bref : un livre qui n'est qu'une apologie de plus de ces merveilleux médicaments qui protègent du suicide (sauf que c'est l'inverse) et une victimisation de plus de ces pôv' dépressifs impotents même pas capables se brosser les dents (sauf qu'il suffirait qu'ils lisent Le succès selon Jack pour que ça leur passe...)
Ne lisez pas Aidez vos proches à surmonter la dépression. Lisez Le succès selon Jack, Psychocybernétique, Le succès par la pensée constructive, et tous les autres livres conseillés à droite. Je vous garantis, je vous promets, qu'ils feront une énorme différence pour le mieux dans votre vie.
20 décembre 2008
Le Diable Intérieur (Andrew Solomon) - 2
C'est drôle sans être drôle : oui, effectivement, on peut être paranoïaque à ce point-là. On peut éclater en sanglot "parce qu'il n'y avait plus de savon de douche" (p.93).
Mais énumérer tous les prétextes dérisoires d'être malheureux, à quoi ça mène ? à quoi ça rime ?...
C'est ce qu'on appelle "se noyer dans un verre d'eau" ou "faire une montagne d'une taupinière". ça ne signifie qu'une chose : que lorsqu'on rapetisse, les choses les plus minuscules deviennent immenses. Le monde vu par qqn qui est dans cet état-là, c'est l'univers décrit par un lilliputien. Le tout petit est énorme et l'énorme a disparu.
On en revient au rapport Cause/Conséquence.
Lorsqu'on efface, ou qu'on ne voit pas les causes, il ne reste plus que les conséquences qui paraissent mystérieuses, effrayantes.
C'est le principe de la magie : un lapin apparaît sans cause dans un chapeau haut-de-forme... et l'on s'émerveille. Une chauve-souris... et la stupeur le dispute à l'effroi.
S'attarder à décrire ce qui n'est qu'un résultat sans jamais en chercher l'origine, ou sans jamais la trouver (elle est "mystérieuse"), crée une impression de magie, de sortilège et d'impuissance.
C'est arrivé comme ça...
C'est venu d'un coup...
Sans prévenir...
Je ne sais pas ce qui s'est passé...
Un beau matin, je ne pouvais plus me lever...
Solomon est de bonne foi, enfin, il n'est pas de mauvaise foi, mais sa vision de ses propres souffrances est tellement tributaire du discours psychiatrique, que je ne vois pas très bien ce qu'elle peut apporter de plus que le blabla habituel. C'est vrai que son témoignage est authentique, c'est vrai qu'il raconte ce qu'il a vécu sans chichi, mais dans la mesure où il n'a rien compris à ce qu'il a vécu...
Voilà comment il parle de sa mère, et du Prozac qu'elle n'a pas avalé (selon lui, elle a raté quelque chose) :
"Elle faisait preuve d'une discipline personnelle remarquable. Je crois aujourd'hui que sa passion de l'ordre était commandée par la souffrance qu'elle reléguait méticuleusement à l'arrière-plan. [...] Qu'aurait été notre vie si le Prozac avait existé quand j'étais enfant ? [...] j'ai la chance de vivre à une époque où les solutions ont remplacé le combat. La sagesse dont ma mère a fait preuve pour vivre avec ses difficultés s'est révélée en grande partie inutile pour moi et, si elle avait vécu un peu plus longtemps, aurait été inutile pour elle. Cela semble poignant avec le recul."
Avant le Prozac, il fallait combattre la souffrance et faire preuve de sagesse pour y échapper ; depuis le Prozac, on n'a pas besoin de combattre parce qu'on a des "solutions" : Solomon pense que le Prozac remplace la sagesse.
Le courage et l'estomac, le Prozac et la sagesse : comment peut-on les mettre sur le même pied ?
Comment peut-on les considérer comme interchangeables ? Le paragraphe qui précède suffit à décrédibiliser tout le livre (d'ailleurs je ne suis pas sûre de réussir à le lire jusqu'au bout ; son ambiance est lourde, pesante, presque irrespirable).
Solomon croit aux cachets ; il y croit tellement qu'il continue à en prendre et qu'il a écrit Le diable intérieur alors qu'il était toujours sous Prozac - et sous quelques autres "médicaments". Il a pris la route qui mène l'atrophie affective, au ratatinement de soi. Il a traversé les états d'âme les plus douloureux sans renoncer à son orgueil, et continue à croire - il le dit à plusieurs reprises - que c'est cet orgueil qui l'a sauvé.
Sauvé ?
Alors qu'il s'est résigné à se droguer à vie ?
L'orgueil ne sauve de rien. L'orgueil ne protège de rien. L'orgueil ne construit rien. L'orgueil est néfaste! Et si vous en doutez, demandez-vous si vous avez envie de vivre, ou juste de parler, avec quelqu'un d'orgueilleux... vous verrez que la réponse est toujours "non". L'orgueil est ce qu'on appelait avant (à l'époque où l'on avait encore ce genre de catégories mentales) un "défaut".
L'orgueil n'est pas une bouée de sauvetage, c'est la brêche à fond de cale qu'on ne remarque pas, et qui nous précipite plus sûrement au fond que tous les icebergs croisés.
Je répète : l'orgueil est un défaut.
C'est-à-dire la "solution de continuité entre deux choses. Intervalle entre la cuirasse et les autres pièces voisines de l'armure; p. métaph., endroit non protégé, point faible d'une personne, d'un système de pensées."
Et lorsqu'on prend un défaut pour une force... comme Solomon... on n'est pas prêt de le corriger.
D'où les cachets à vie.
Livres déconseillés
Il y a tant de livres qui, d'une manière directe ou indirecte, brutale ou subtile, cassent le moral... la liste serait trop longue ! Et je ne prétends certainement pas être exhaustive.
Si j'attire l'attention sur eux, c'est qu'un point de vue critique et démystifiant peut aider à s'en distancer.
Car le problème, ce n'est pas tant de lire ces livres, ou de les avoir lus ; le problème, c'est d'y avoir cru et d'y croire encore.
De même que connaître une idée n'a jamais fait de mal (ni de bien) à personne ; c'est le fait d'y adhérer qui nous modifie dans un sens ou dans l'autre.
Ce ne sont pas des "mauvais livres" (mal écrits, pas intéressants) que je déconseille ; ceux-là se déconseillent d'eux-mêmes et il est donc inutile d'en parler ; ce sont de "bons livres" (bien écrits, intéressants) mais qui ont, à long terme, des effets destructeurs sur la personnalité.
Le Diable Intérieur (Andrew Solomon)
Andrew Solomon écrit bien, d'une manière agréable à lire, et présente ses idées avec beaucoup de clarté. Rien que par son style vivant et imagé, il sort déjà du lot (tristounet, médiocre et ternasse) des auteurs-qui-ont-écrit-sur-la-dépression.
Je n'ai lu encore qu'une vingtaine de pages du "Diable Intérieur"... donc ce n'est pas une impression globale que je vous propose, plutôt quelques remarques.
Plusieurs points suggèrent que Solomon ne parle pas en tant qu'ex-dépressif, mais plutôt en tant que dépressif-entre-deux-épisodes-dépressifs :
1/IL croit que l'orgueil peut permettre à un individu de se sortir de dépression, alors que quelqu'un dont la personnalité serait plus "douce" n'y résisterait pas.
2/Il est visiblement totalement inconscient du rôle joué par les idées dans la dépression.
3/Il décrit, comme s'il y croyait, la dépression comme une espèce de parasite géant qui réduit à l'impuissance celui qui se retrouve entre ses griffes (ou vrilles) : la dépression apparaît comme "quelque chose de beaucoup plus fort que [lui]", quelque chose qui menace de "pulvériser mon cerveau, mon courage et mon estomac."
Cette dernière image est d'ailleurs intéressante... elle met sur un pied d'égalité deux organes et quelque chose qui est nettement plus abstrait : le courage. C'est un effet de style tout à fait réussi, mais c'est aussi révélateur d'un point de vue qui a ses limites : glisser une ou des qualités morales parmi les organes, ce n'est certainement pas les ranger à leur vraie place.
Vous allez peut-être dire que je chipote...
Mais c'est dans le détail des phrases, dans la manière dont elles sont tournées, qu'une pensée (et ses failles) se révèle. A. Solomon a beau être très intelligent, il est totalement aveugle au monde des idées et des qualités morales, aveugle à leur réalité comme à leur puissance.
Autre citation (assez classique celle-là) : "Lorsqu'on est en état de dépression, toute entreprise, toute émotion, la vie elle-même perdent totalement leur sens."
Cette phrase-là est difficilement contestable, et elle exprime une idée qu'on retrouve un peu partout. Mais que suggère-t-elle ?...
Elle suggère que la dépression est la cause d'une perte de sens.
ça peut avoir l'air évident, ça peut avoir l'air vrai, mais... de mon point de vue du moins... c'est le contraire qui est vrai. Le contraire, c'est-à-dire que c'est la perte de sens qui est à l'origine de la dépression.
Andrew Solomon inverse cause et conséquence : il prend la dépression pour la cause (de la perte de sens, de courage, etc.) alors qu'elle n'en est que la conséquence.
Il n'y a d'ailleurs pas que lui qui fasse cette erreur ; c'est même l'un des malentendus les plus répandus à propos de la dépression.
Ainsi on accuse parfois la dépression d'être à l'origine d'idées noires... alors que ce sont les idées noires qui sont à l'origine de la dépression.
Imaginez qu'on décrive "la faim dans le monde" en disant que non seulement elle rend les gens squelettiques et finit par les tuer, mais qu'elle est aussi la cause d'un terrible manque de nourriture dans la population mondiale : est-ce que ça ferait avancer le chmilbick ? Pas vraiment.
Quand on inverse cause et conséquence, on met son esprit sur des rails qui partent dans la mauvaise direction. Promue au rang de cause, la conséquence prend des proportions nouvelles, telle une grenouille qui aurait réussi à se dilater suffisamment pour se faire passer pour un boeuf : elle cesse d'être un désagrément logique pour devenir une entité mystérieuse et toute-puissante.
C'est ce qui arrive à la dépression vue par A. Solomon.
Lorsque j'en aurai lu davantage, j'en dirai davantage.
[Je classe dès maintenant "Le Diable Intérieur" dans les livres déconseillés : un livre sur la dépression écrit par qqn qui y est encore ne peut pas faire de bien au moral. Même s'il peut donner l'impression fugitive qu'on est "compris", qu'on est "pas tout seul"... au long terme, ça enfonce plus qu'autre chose.]
20 septembre 2006
Croyances invisibles, poisons subtils
Voici leur thèse, en résumé :
A une époque lointaine (souvent l'enfance), certaines expériences et émotions nous ont "programmé". Depuis, nous hébergeons des idées, croyances, etc., qui perdurent, alors que les causes qui leur ont donné naissance ne sont plus. Exemple : à cinq ans, on a été traumatisé par une infirmière rousse qui nous a douloureusement planté une seringue dans les fesses. Depuis, les rousses nous angoissent, et nous détestons tout ce qui est rouge.
L'émotion, qui avait une raison d'être à son époque, perdure hors-contexte.
Mais le développement personnel a un point faible : son côté un peu trop personnel, justement... Ainsi, dans cette interprétation de la réalité psychologique, on néglige complètement ce qui est collectif, social, pour se focaliser exclusivement sur les croyances strictement personnelles - celles qui trouvent leur origine dans une histoire singulière et unique.
Or, nos croyances se répartissent très approximativement comme suit :
50 pour 100 de croyances "impersonnelles", issues de la doxa dominante ;
50 pour 100 de croyances "personnelles", issues de notre histoire propre, de nos démêlés bien particuliers avec papa, maman, les infirmières.
Les premiers 50 pour 100 ne sont pas négligeables, et si les tenants du développement personnel les néglige, c'est peut-être qu'ils les partagent.
Ces croyances-là (qui sont autant celles de la société dans laquelle on vit que les nôtres) sont invisibles, car presque toutes les personnes que nous rencontrons ont les mêmes. Cela ne veut pas dire qu'elles sont inoffensives, ou qu'elles ne jouent aucun rôle dans les troubles mentaux ou les dépressions dont on peut souffrir.
Ce sont les pays occidentaux qui comptent le plus grand nombre de dépressifs et de suicidaires : il se pourrait bien qu'il y ait une corrélation entre les croyances "générales" du monde occidental - celles que partagent quasiment tous ses membres - et cette gangrène dépressive qui le ronge. Ce n'est du moins pas à exclure.
Socle invisible sur lequel s'inscrivent nos croyances plus personnelles, les croyances générales auxquelles on adhère sans s'en rendre compte ne sont pas, à nos yeux, des croyances - juste des faits.
Ce que l'on a lu dans son manuel scolaire, à un âge où l'on croyait aveuglément tout ce que la maîtresse nous disait à l'école, s'est inscrit dans notre psyché dans la rubrique "vérité, évidence, réalité". Si rien, par la suite, ne déclenche en nous une prise de conscience brutale, nous garderons toute notre vie ces croyances invisibles, poisons subtils qui nous empoisonnent en toute discrétion.
14 septembre 2006
Idées noires, idées blanches, vertes, etc.
Ce qui prouve que les "idées noires" sont une réalité reconnue très officiellement par la médecine. Mais qu'est-ce que le médecin va faire, lorsqu'on va lui présenter nos idées noires ?...
Va-t-il les prendre, et nous les échanger contre d'autres idées d'une teinte différente ?... Malheureusement non.
Et pourtant, de même qu'il y a des idées noires, des idées qui assombrissent le monde partout où l'on regarde, lui donnant une teinte obscure à tous les sens du terme (c'est-à-dire à la fois confuse et sinistre), il y a des idées blanches, des idées roses, des idées bleues claires, des idées vertes comme l'herbe tendre.
Alors pourquoi les médecins ne nous les propose pas ?...
Soit parce qu'ils ne les connaissent pas eux-même, soit parce que s'ils nous les proposaient, ils se feraient rayer illico de l'ordre des médecins.
Une idée n'est pas un truc innoffensif qu'on peut s'échanger comme des billes dans une cours d'école. Quelles que soient leurs couleurs, les idées sont des produits actifs sous haute surveillance, et il y a des gens qui ne veulent surtout pas qu'on entende parler des idées blanches, roses ou vertes qui nous feraient le plus grand bien.
Une population démoralisée et déprimée est bien plus facile à diriger qu'une autre... et un peuple sous antidépresseur n'a pas suffisamment de ressort ou de lucidité pour combattre ses ennemis intimes, ceux qui se font passer pour ses amis : les loups relookés en moutons ou en bergers.
Mais revenons aux idées, et à leurs couleurs.
Une idée noire rend tout sinistre et incompréhensible ; elle agit à la manière des lunettes de soleil quand il n'y a pas de soleil. Par contre une idée blanche rend tout clair et distinct. Une idée blanche est une idée lumineuse : elle apporte avec elle une perception limpide. Par elle, ce qui était le plus noir devient clair... non parce que miraculeusement le Mal deviendrait le Bien... mais plutôt parce que par elle, les phénomènes les plus inquiétants et horribles deviennent intelligibles.
Dans le marécages des idées noires, on ne connait ni la nuit (pour baigner dedans en toute inconscience), ni le jour. Dans la clarté des idées blanches, on connait et le jour, et la nuit : ce qui est noir n'est parfaitement visible que sur un fond clair.
Une idée verte a un effet vivifiant, fortifiant. Par elle, le sentiment de son identité se rassemble, se resserre, s'ancre profondément dans un sol nourricier : on sait mieux qui on est, et cette connaissance-là nous rend plus calme et plus fort.
Inversement, les idées rouges sombres (cousines des idées noires) ont un effet dissolvant sur la perception de soi. Plus on s'y enfonce, moins on sait qui on est. Telles des bombes à fragmentation, elles éparpillent notre identité en petits bouts épars...
12 septembre 2006
Les idées qui rendent dépressif (2 : l'angélo-spiritualisme)
Parmi la grande, vaste et mafieuse famille des idées qui rendent dépressif, on peut distinguer deux branches principales qui ne se ressemblent en rien, leur ancêtre commun se perdant dans la nuit des temps. Ces deux branches sont :
1/le matérialisme, ou plutôt, un certain genre de matérialisme (communisme exclu)
2/l'angélo-spiritualisme.
L'angélo-spiritualisme est une constellation d'idées qui tendent toutes à sousestimer, voire à nier, la réalité objective du Monde et de la Matière et du Mal, et à surestimer symétriquement tout ce qui est esprit, pouvoir de l'esprit, et bons sentiments déconnectés du réel.
Parmi les idées angélo-spiritualistes on trouve la croyance en la réincarnation, au pouvoir actif de la méditation (il suffirait de méditer devant un pissenlit pour purifier l'atmosphère terrestre de sa pollution), la pensée positive poussée à sa dernière limite - selon laquelle il suffirait par exemple de se convaincre qu'on rajeunit, par rajeunir effectivement -, bref toutes les innombrables croyances de l'ésotérisme et du nouvel âge, tarot et magie compris.
Selon les idées angélo-spiritualistes, il suffirait par exemple d'envoyer des "ondes d'amour" à tous les tyrans de la terre pour améliorer significativement le sort de leurs populations... En effet, toujours selon ces croyances, il suffirait d'aimer les méchants (de façon d'ailleurs très abstraite et lointaine) pour qu'ils changent en gentils.
La matière est complètement dévaluée dans cette perspective, car on croit que l'esprit peut tout, que c'est nous qui créons par la seule force de nos croyances le monde qui nous entoure... autrement dit, toute la réalité physique ne serait qu'une espèce de rêve, d'illusion collective, et la souffrance, la mort, etc., auquel la vie nous confronte ne serait que des illusions d'épreuve auxquelles on se soumettrait soi-même, dans un but nébuleux. L'esprit progresserait d'incarnation en incarnation vers un état toujours supérieur, et dans ce voyage nous serions à la fois les voyageurs et les organisateurs du voyage - ou pour le dire autrement, dans cette pièce de théâtre (une comparaison récurrente de l'angélo-spiritualisme), nous serions à la fois l'acteur principal et le metteur en scène.
A un niveau supérieur dont nous n'avons pas directement conscience, nous déciderions de tout, même du temps qu'il fait.
Autant il est assez évident que le matérialisme déprime, autant il est beaucoup moins évident que l'angélo-spiritualisme conduise à broyer du noir... c'est pourtant le cas.
Comment et pourquoi ?
à suivre
04 septembre 2006
Les auteurs qui rendent dépressif - Ceux qui ont l'effet inverse)
Pour savoir quels sont les auteurs qui rendent dépressifs, c'est assez simple : il suffit d'étudier leur vie. S'ils ont fini fous ou suicidés, il y a de fortes chances que leurs livres expriment les idées qui les ont conduit à ce dénouement tragique.
Se nourrir avec délectation de ces nourritures intellectuelles-là, c'est comme les suivre sur le chemin qu'ils ont pris... en courant le risque d'arriver là où ils sont arrivés.
En tête du top cinquante des auteurs qui rendent dépressif : Cioran, Nietzsche, Schopenhauer.
S'il y avait besoin de preuve, il suffirait de récolter les messages de personnes suicidaires qui font référence à ces trois auteurs là, dans un contexte de déprime totale...
Nietzsche n'est pas devenu fou par hasard : ce sont ses propres idées qui l'ont fait disjoncter. Il s'est convaincu que le Mal est le Bien, et le Bien, le Mal, détruisant ainsi deux repères essentiels. Quelqu'un qui se convaincrait que le Bas est en Haut, et le Haut est en Bas, serait lui aussi sujet à des accidents graves.
Toujours en tête du top cinquante, il faut citer Darwin. Lui est beaucoup plus déprimant que déprimé. La fin de son Origine des espèces révèle clairement le genre d'effet qu'elle peut avoir sur le moral : il y dit en substance que l'être humain gardera toujours la marque infamante de sa vile origine.
Autrement dit : l'être humain ne pourra jamais devenir plus que ce qu'il était au départ... un singe.
Les auteurs qui rendent optimistes sont hélas plus rares. Eux aussi, on peut les identifier à leur vie : ils ont eu une existence bien remplie, une existence riche en relations significatives (amitiés, amours), et ont travaillé d'une manière ou d'une autre à améliorer le monde.
Parmi eux George Sand. Un écrivain à la fois très connu et complètement méconnu, qui a écrit autant que Victor Hugo, beaucoup voyagé, beaucoup aimé, beaucoup médité, beaucoup travaillé, beaucoup aidé les autres, et élevé avec soin ses enfants et petits enfants. Elle dormait très peu.
Ses romans ne sont pas tous optimistes (Sand a broyé du noir elle aussi, et les livres qu'elle a écrit dans ces moments-là s'en ressentent), mais la plupart le sont. D'un optimisme réfléchi qui n'a rien d'un carpe diem hédoniste - c'est plutôt un mélange de patience, d'humanité humaniste, de sagesse et d'interrogations philosophiques pertinentes.
Ce qui est particulièrement réconfortant dans ses romans, c'est qu'ils mettent en scène des personnages qui arrivent à changer pour le mieux, que ce soit au niveau matériel (ils parviennent à sortir de la misère et à trouver la prospérité), au niveau amoureux (ils finissent par épouser la personne qu'ils aiment), ou au niveau psychologique (ils sortent d'un état déprimé ou perturbé pour trouver l'équilibre et le bonheur).
Dans Nanon[1] - le roman qui m'a soutenu lorsque j'étais à l'hôpital psychiatrique -, la généreuse héroïne arrive par sa prévoyance et son travail à sortir de la misère, et finit par épouser l'homme qu'elle a toujours aimé.
Dans Mauprat[2], le héros qui semblait promis par sa famille de truands à devenir un criminel lui-même, échappe à ce destin écrit d'avance, réforme son caractère colérique et violent et devient un honnête homme pour plaire à la femme dont il est éperdument amoureux ; il finit (après moult péripéties dramatiques et parfois sanglantes) par l'épouser.
Dans Adriani[3], l'héroïne est dépressive, au bord de la folie. Elle ne se remet pas de la mort de son jeune mari, qu'elle aimait passionnément. Grâce à Adriani, le héros, elle sort de cet état de stupeur, reprend goût à la vie, et finalement... trouve le bonheur dans un nouvel amour, plus profond et réciproque que n'était le premier.
Les romans les plus réconfortants sont ceux qui commencent ou continuent mal et finissent bien : même au septième sous-sol, on peut encore y croire. Mais – hélas – ils ne sont pas bien nombreux. Mis à part ceux de Sand, on peut tout de même citer Les hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, Jane Eyre de Charlotte Brontë, Sarn, de Mary Webb, Le Bossu, de Paul Féval, assez romanesque pour qu’on y oublie tous ses soucis, et bien sûr, mais ce n’est pas un roman, Le vilain petit canard d’Andersen.
Chacun peut compléter la liste avec ses lectures les plus édifiantes – mot qui ne paraîtrait ridicule ou désuet à personne si l’on se rappelait qu’il veut dire exactement la même chose que constructif.
27 août 2006
Les idées qui rendent dépressif (1 : le matérialisme)
Une voix sépulcrale annonçait "les médicaments sont des produits ACTIFS, ne faites pas joujou avec", ou quelque chose de ce genre...
Et c'est vrai que lorsqu'on voit une pilule blanche, si petite et si neutre d'aspect, on a du mal à faire un lien entre son apparence anodine et ses effets sur la santé... C'est pourtant avec des petites gélules de ce genre qu'on guérit - et parfois qu'on meurt, selon le contenu de la gélule.
Les idées aussi, se présentent sous une apparence quelconque, inoffensive : des petits signes noirs sur des pages blanches, des phrases enfilées à la suite des unes des autres dans des livres ou des magazines. Rien de spectaculaire ou d'impressionnant ; rien d'effrayant non plus.
Et pourtant - comme les gélules médicamenteuses - ces phrases ont un pouvoir, et si on avait le don de double vue, on verrait l'aura qui les entoure : parfois un halo glauque et inquiétant, parfois un éclat froid et glacé, parfois - mais c'est beaucoup plus rare - une chaude lumière dorée.
Les idées sont des produits actifs.
On les goûte lorsqu'on entre en contact avec elles, et on les avale lorsqu'on les croit. Une fois assimilées par notre organisme (par notre tête), elles agissent en nous et nous transforment de l'intérieur, parfois pour le meilleur et parfois pour le pire.
Certaines agissent comme d'excellents aliments bios qui renforcent notre système immunitaire, et d'autres comme des virus particulièrement vicieux et dévastateurs. Ce qui rend la vie si compliquée, c'est qu'on sait rarement à l'avance quels seront leurs effets.
Ainsi il y a toutes sortes d'idées, ayant toute sorte d'impact sur ceux qui y croient : des idées qui rendent fort, des idées qui affaiblissent, des idées qui rendent fous, des idées qui rendent dépressif, etc.
Pour l'instant, concentrons-nous sur les idées qui rendent dépressif.
Les idées qui appartiennent à la famille des Idées-qui-rendent-dépressif sont innombrables : on peut dire que c'est une véritable dynastie, une mafia tentaculaire. Impossible donc d'en faire le tour en quelques lignes.
Cette grande et puissante famille se subdivise en (au moins) deux branches très différentes. Les idées qui appartiennent à la première branche n'ont semble-t-il rien en commun avec les idées de la deuxième branche... mais il s'agit tout de même de la même famille, puisque les unes comme les autres poussent au désespoir.
La première branche est celle des idées matérialistes. Mais attention ! ce ne sont pas toutes les idées matérialistes qui poussent au désespoir. Ainsi le communisme (qui est un matérialisme dialectique) n'entre pas dans cette catégorie.
Pour qu'une idée matérialiste rende dépressif, il faut que :
- elle insiste sur l'absurdité irrémédiable de la condition humaine et son insignifiance ;
- elle définisse l'être humain comme un bipède sans plume (définition débile proposée par un philosophe de l'Antiquité) ou comme un singe nu, sans poil (darwinisme et néo-darwinisme) ;
- elle soutienne mordicus que la conscience n'est qu'une réaction chimique et que la mort est la fin de tout ;
- elle méprise au nom d'un rationnalisme étroit tout ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à une croyance en l'invisible ;
- elle souligne le rôle du "hasard" et des "mutations aléatoires" dans l'apparition de la vie en général et de l'espèce humaine en particulier ;
- elle présente la morale comme le résultat d'un processus adaptatif ou comme un calcul égoïste (j'aide les autres pour qu'ils m'aident et parce que c'est l'intérêt de l'espèce) ;
- elle décrit l'amour comme un leurre, une sublimation bidon de pulsions sexuelles complètement primaires ;
- elle considère "la lutte pour la survie" et la "loi de la jungle" comme naturels, inévitables et plutôt positifs, même dans les sociétés humaines.
Il n'est pas exclu qu'on trouver des gens qui croient à tout ça et qui, pourtant, gardent le moral. Mais comme l'effet des idées qui rendent dépressif (comme d'ailleurs de n'importe quelle idée) n'est pas instantané, c'est sur le long terme qu'il faut en juger : ceux qui continuent à croire à tout ça pendant dix ans, vingt ans, trente ans, arrivent-ils à conserver leur optimisme intact ?...
Ce serait un véritable exploit.
Si nous prenons un échantillon d'humanité qui croit à un bon nombre des idées sus-mentionnées, je parle de Michel Houellebecq, et que nous examinons sa vie et son état d'esprit, nous constatons que :
- L'échantillon d'humanité en question tombe en dépression en 1980. Il séjourne ensuite à plusieurs reprises en hôpital psychiatrique.
- Lorsqu'on consulte son blog au hasard, on tombe tout de suite sur ce genre de phrase : "Je n’en peux plus. Je souffre trop. J’arrête. Je mets fin. Cette fois, je suis vraiment fatigué. Je n’y crois plus." "J’essaie de refermer la boucle, d’annuler les traces de quelque chose ou de quelqu’un, d’un être malencontreux, embarrassé de lui-même, d’un être en somme qui n’aurait pas du être.
Je n’ai pas eu une vie heureuse."
- Il avoue lui-même avoir d'énormes difficultés à sortir de son lit le matin.
Mais comme un exemple ne prouve rien, examinons rapidement une autre personnalité qui a cru, peu ou prou, aux idées matérialistes évoquées ci-dessus : Schopenhaur.
Le philosophe disait : "La vie de l'homme oscille, comme un pendule, entre la douleur et l'ennui", "toute vie est par essence douleur" ou encore : " Notre état est si malheureux qu'un absolu non-être serait bien préférable."
Evidemment, il faut traduire par : "Ma vie oscille entre douleur et ennui et moi, Schopenhaur, je suis si malheureux que je préferais ne pas être..."
Il y a lien direct entre les idées matérialistes auxquels Schopenhaur adhérait, et sa dépression (non diagnostiquée comme telle, parce qu'elle se présente sous une emballage philosophico-objectif).
Le matérialisme est un tee-shirt sans manche : à la moindre averse, on se prend la saucée.
Car si la vie absurde d'un bipède déplumé ou d'un singe épilé est justifiée par son plaisir de vivre, dès que le plaisir cesse, elle perd toue légitimité. Or, il ne fait pas toujours beau... lorsqu'on croit à toutes les idées exprimées ci-dessus, on n'a rien qui permette de résister dans l'adversité.
Un navet insignifiant n'est supportable que s'il est distrayant ; lorsque le film n'a aucune profondeur, et qu'en plus il est triste, on n'a qu'une envie : zapper.
Lorsqu'on croit que la vie est absurde et qu'on est seulement un petit amas de matière apparu par hasard et promis à une annihilation définitive, et qu'en plus, on a des problèmes (et qui n'en a pas), on a de même qu'une envie : zapper.
Qui est prêt à supporter une existence à la fois absurde, et sinistre ?... Et si elle est absurde, c'est-à-dire si on croit qu'elle est absurde, elle devient très vite sinistre.
En effet la tête de l'être humain a besoin de logique comme son ventre a besoin de pain. Le sens, la cohérence, les relations de causalité, les explications qui expliquent vraiment... tout cela est la nourriture naturelle du cerveau humain, son carburant. L'absurde ne convient pas mieux à l'esprit humain, que le vin ne convient à un moteur diesel.
Lorsqu'on est persuadé que rien n'a de sens (et en particulier, que notre propre existence n'en a pas), l'esprit est frustré de sa pitance : à un certain niveau, on meurt de faim.
Le plus étonnant, dans l'histoire, c'est que lorsqu'on croit à toutes ces idées désespérantes, on n'a aucune envie de changer de croyance. On s'imagine que si l'on souffre, c'est précisément parce qu'on est dans le vrai : le fait que nos propres croyances nous laisse un goût immonde dans la bouche et une nausée persistante (chez Houellebecq par exemple, on vomit beaucoup) serait précisément le signe qu'elles sont vraies, qu'elles reflètent la réalité comme un miroir fidèle.
Selon ce point de vue, la vérité aurait sur l'esprit le même effet qu'un poison a sur le corps. Et cette dernière idée vient compléter les autres, ajoutant ainsi la dernière pierre à la Maison du Désespoir Matérialiste, une bâtisse sans fenêtre dont la porte ne s'ouvre que dans un sens : qui y entre, n'en sort plus jamais.