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06 janvier 2009
Normal... et Humain.
Un nombre incroyablement élevé de personnes se tracasse, se torturent, se désespèrent et s'angoissent à l'idée qu'ils ne sont pas normaux. Le doute les ronge ; l'incertitude les minent : sont-ils complètement normaux ?... presque normaux ?... Complètement anormaux ?
A l'idée de sortir, ou d'être sortis sans le savoir, de cette Sacro-Sainte Normalité, ils tremblent, ils paniquent.
Un examen approfondi de cette notion de "normalité" s'impose donc.
[je l'ai d'ailleurs déjà commencé dans d'autres posts.]
Normalité : "Caractère de ce qui est normal."
Jusque-là, on est d'accord - mais cette définition du dictionnaire n'apporte pas de révélation inédite, c'est le moins qu'on puisse dire. Grattons donc un peu du côté de "normal" :
"Qui est conforme à la norme, à l'état le plus fréquent, habituel; qui est dépourvu de tout caractère exceptionnel. Qui se rencontre dans la majorité des cas."
Avec cette définition-là, la normalité, c'est ce que fait la majorité.
Mais comment savoir ce que fait la majorité ?... Ce n'est pas si facile ! Car il y a ce que les gens disent, pensent et font - et ce qu'ils avouent dire, penser et faire. Et ce n'est pas la même chose.
Par exemple, les gens se sentent souvent faibles et "pas à la hauteur". Mais ils se gardent bien d'en parler... pour garder une façade lisse qui ne leur attire pas d'ennui : une faiblesse affichée est comme une chèvre qui bêle la nuit à la lisière d'une forêt pleine de loups affamés.
Notons aussi un autre point. C'est que 49,999% de la population, ce n'est pas la majorité. Est-ce à dire qu'un comportement qu'on rencontre dans 49,999% de la population est anormal ?... Certainement pas.
Ce qui est normal, ce n'est pas ce que fait la majorité au sens strict, mais plutôt ce que fait (dit, pense, etc.) un nombre important de personnes.
Et c'est là qu'on prend conscience du caractère éminemment plastique et élastique de ce concept de "normalité"...
Car selon les époques et les lieux, le comportement le plus habituel change du tout au tout. Dans certaines civilisations, la polygamie est normale - dans d'autres, elle est une aberration. Dans certaines civilisations, l'anthropophagie est normale - dans d'autres, elle est considérée avec horreur et dégoût.
Alors même si on est rassuré sur la normalité de son comportement en fonction des normes de sa société, il devrait logiquement nous rester un doute sur la normalité de notre civilisation en tant que civilisation : est-elle, à l'échelle de l'histoire de l'humanité, normale ou non ?...
Car à quoi bon être normal, si c'est par rapport à une société qui est anormale ?
A quoi bon être comme tout le monde, si tout le monde est fou ?
Mais vous voyez que déjà, le problème a pris des proportions énormes - car pour savoir quelles sont les valeurs d'une société normale, il faudrait connaître toutes les sociétés qui ont existé et qui existeront, et évaluer quels traits culturels sont les plus récurrents...
Casse-tête insoluble s'il en est.
Revenons donc à notre petite normalité individuelle. Pourquoi y tenons-nous tant ? Qu'est-ce qui nous la rend si précieuse ?
Pourquoi tenons-nous tellement à être comme les autres - comme la majorité des autres ?
Voilà ma théorie - vous n'êtes pas obligé d'y adhérer :
Ce que nous ne supportons pas, dans l'idée de ne pas être normal, ce n'est pas seulement une différence qui nous singulariserait. Après tout, personne n'a envie de manquer de personnalité, de n'être qu'une pâle copie, qu'une imitation, qu'un clone.
Non, ce qui nous fait peur, ce qui nous angoisse, ce n'est pas la différence en tant que telle, c'est la différence qui nous fait sortir de l'humanité.
En effet, le mot "normal" ne signifie pas seulement "qui est typique de la majorité", il signifie aussi :
- qui ne présente pas d'anomalie physique ;
- qui ne présente aucun trouble mental (Anton. aliéné, débile, déséquilibré, fou, inadapté, malade mental.)
Etre normal, c'est être un être humain complet, auquel il ne manque rien ni au physique ni... au mental. C'est ce point qui est crucial.
La folie fait peur, et la normalité semble être un rempart contre elle. C'est pourquoi nous nous accrochons si obsessionnellement à ce pare-fou... Y a-t-il moyen de lâcher-prise, sans se retrouver plonger dans les eaux troubles et insécurisantes de la folie, ou de la semi-folie, ou dans les brumes malsaines qui l'entourent et l'annoncent ?...
Oui, il y a moyen.
On n'est pas obligé de choisir entre une médiocrité apeurée (la normalité) et une folie flamboyante mais destructrice.
On n'est pas obligé de sacrifier son originalité à la norme, ou sa raison à son originalité.
On peut très bien avoir le beurre et l'argent du beurre : la force d'une personnalité libérée des normes sociales les plus étriquées et stupides, la clarté mentale d'un esprit qui reste solidement campé sur sa logique.
Le tout, c'est de comprendre qu'entre les autoroutes que tout le monde emprunte et les "portes d'ivoire et de corne" qui ne donnent que sur des révélations confuses et déstabilisantes, il y a un troisième chemin.
Voie du juste milieu où l'on peut marcher en toute sécurité, dans la confiance de son humanité.
Car, si on nettoie le mot du sens majoritaire et consensuel qui le pollue, normal signifie humain.
Etre normal, c'est être humain.
C'est avoir confiance en ces deux organes essentiels qui nous définissent en tant qu'êtres humains : notre tête et notre coeur.
Notre raison et notre courage.
Vous êtes normal, nous sommes normal, parce que nous sommes humains.
18 octobre 2007
NORMOSE
Qui est atteint de normose ?...
Les gens qui sont profondément convaincus d’être normaux et de le rester quoiqu’il arrive ne sont pas atteints ; les gens qui sont profondément convaincus d’être définitivement hors normes ne sont pas atteints non plus ; par contre, tous les gens qui veulent être normaux, qui font des efforts pour être normaux, qui s’angoissent à l’idée de ne pas être normaux, qui insistent pour qu’on les rassure en leur disant qu’ils sont normaux… souffrent de normose.
Cette maladie, ils l’ont attrapé dans leur famille ou dans un groupe. Peut-être qu’on s’est moqué d’eux quand ils étaient petits ; peut-être qu’on leur a dit d’un ton méprisant : « t’es pas normal, mon pauvre !… » Toujours est-il que maintenant, ils souffrent de normose.
Mais est-ce vraiment une maladie, m’objecterez-vous peut-être ?...
Oui, car en se prosternant devant la norme-idole, ils renoncent en tremblant à leur individualité propre, à leur personnalité, à leur vérité. Ils sacrifient sur l’autel d’une divinité bidon (la norme) leur propre force, leur propre caractère.
Chaque être humain est unique, dit-on souvent ; et parfois, cette phrase ne ressemble qu’à un cliché vide de sens… surtout quand on voit défiler dans la rues des clones d’imitations de chanteurs formatés, aseptisés, portant tous les mêmes jeans, les mêmes pantalons affaissés, la même dégaine artificiellement farouche. Et pourtant, c’est vrai : chaque être humain est unique, et ses empreintes digitales ne sont semblables à aucunes autres. Mais cette individualité, la majorité des gens cherchent à la gommer : on préfère être « comme tout le monde » qu’être soi-même. Le problème, c’est que tout le monde n’existe pas, tout le monde n’est qu’un concept… alors on renonce à la réalité, à sa réalité, à soi-même, pour un pauvre rêve, une hallucination collective dénuée de toute valeur : normose…
Si encore l’être humain était destiné à cela ! Si c’était sa vraie nature, de n’être rien qu’une ombre tremblante cherchant à s’effacer parmi d’autres ombres tout aussi insignifiantes… mais non, pas du tout. L’être humain a tant de richesses, tant de forces dont il peut faire usage s’il le décide ; il est capable d’escalader des Everest visibles et invisibles, d’ouvrir de nouveaux chemins dans des jungles encore sauvages, de bâtir des civilisations dans des déserts métaphysiques et physiques où il n’y avait rien avant lui… Alors pourquoi renie-t-il sa vraie nature pour se rabaisser au niveau de l’ovin timide et grégaire, du petit mouton qui fait « bêêêê » ? Mystère. Normose…
Peut-être que l’explication ultime de cette maladie avilissante se niche dans les ambiguïtés du mot normal.
Car ce mot-là est une boîte à double-fond, un véritable piège à rats.
D’un côté, normal signifie « naturel, sain, équilibré, raisonnable, bien ». D’un autre, normal signifie « dans la norme, comme tout le monde, sans signe distinctif particulier, ordinaire, commun, courant ».
Autrement dit, le mot normal est l’équivalent d’une phrase : « ce que tout le monde pense, dit ou fait est naturel et raisonnable. » Dogme implicite et dictatorial sournoisement caché derrière un mot apparemment simple, transparent…
Dès qu’on apprend à parler français, on apprend donc que se distinguer, se différencier des autres, penser, parler ou agir autrement qu’ils ne le font, c’est sortir de la saine nature, dévier.
Pourtant, à une certaine époque, tout le monde croyait que la terre était plate ; en d’autres temps, tout le monde pensait que les souris naissaient du blé par génération spontanée ; en d’autres temps encore, tout le monde considérait Staline comme le bienfaiteur de l’humanité… Mais ces prises de conscience tardives qui ont lieu en cours d’Histoire ne suffisent pas à déconditionner l’esprit précocement modelé par l’apprentissage de sa langue maternelle. Et c’est ainsi qu’on attrape la normose tout petit, au détour d’un mot, et qu’ensuite on garde le virus…
28 juin 2006
Est-ce que je suis normal ?...
Non seulement on souffre, mais cette souffrance nous fait sortir à nos propres yeux de ce qui est sain, naturel... normal. Et c'est ainsi qu'on se retrouve prisonnier, parfois à vie, de l'autre catégorie, la catégorie "anormal".
Pour quelques bouffées délirantes, pour une morosité qui dure, pour des angoisses incompréhensibles, pour des pensées suicidaires et des idées bizarres, on se retrouve parqué avec les trisomiques, le mouton à deux têtes, la femme à barbe et Jack l'éventreur : ce sont les handicapés mentaux, les monstres et les fous que l'on juge "anormaux".
On peut toujours essayer de renverser le "moins" en "plus", de valoriser cette anormalité, d'y voir le signe d'une destinée exceptionnelle, mais ça ne fait que renforcer la sensation d'être seul au monde... Et ça conduit à développer un complexe réversible, à la fois d'infériorité et de supériorité, qui est une prison de plus :
"Je suis anormal (infériorité)... parce que je suis un génie incompris, un artiste méconnu, etc. (supériorité)."
C'était le discours que je me tenais à moi-même, comme beaucoup d'autres... Qu'on se demande avec anxiété "suis-je normal?" ou qu'on ait répondu à cette question : "Je ne le suis pas et j'en ai honte" ou : "Je ne le suis pas en j'en suis fier, enfin j'essaie", dans tous les cas, cette notion de "normalité" est une épine, une écharde douloureuse plantée profondément dans l'ego.
Pour une fois, détournons les yeux de la douloureuse "anormalité" pour examiner la "normalité".
Concrètement, c’est quoi, une personne normale ?
Selon la définition courante, une personne normale est une personne qui dort bien, mange bien, rit souvent, et surtout ne se pose pas la moindre question métaphysique.
Ou peut-être qu’elle s’en est posé jadis, mais elle a décidé une bonne fois pour toute qu’ « aux questions les plus importantes, il n’y a pas de réponse », et donc qu’il est inutile de s’y casser la tête. C’est-à-dire que cette personne normale vit exactement comme un animal (je ne dis pas ça pour critiquer les animaux) : elle mange, dort, aime, se reproduit… et c’est tout.
En gros, une personne normale présente la même joie de vivre, et la même absence de réflexion, qu'un canard ou un chat. Elle se satisfait parfaitement d’une existence dénuée de sens. Les plaisirs des sens – au pluriel – lui suffisent.
On peut bien sûr juger la condition animale très supérieure à la condition humaine - c'est d'ailleurs le point de vue de la plupart des gens -, mais il n'empêche que les êtres humains ne sont pas des animaux, et que les gens normaux qui vivent sans se poser de question sont beaucoup plus proche de la condition animale que de la condition humaine.
Si la normalité n'est qu'une absence de questionnement (ce qui semble bien être le cas), alors l'être humain normal est celui qui se satisfait pleinement de sa condition de bipède sans poil.
En effet ceux qui se posent des questions – des questions un peu plus profondes que « qu’est-ce que je vais manger ce soir ? » – sortent très vite de la norme. Ils dorment mal, mangent mal, rient trop ou pas assez, et sont de plus en plus tracassés, angoissés. En effet, les (bonnes) questions qu’ils se posent restent sans réponse convaincante.
Cela peut signifier deux choses :
1/Ils ont tort de se poser des questions et devraient eux aussi imiter les chats, chiens, lapins, ornithorynques, etc.
2/Ils ont raison de se poser des questions, mais les réponses sont bien cachées, et peut-être qu'ils ne les cherchent pas au bon endroit...